Armes
- ⚔️TronçonneuseLÉG.
- ⚾Batte cloutéeRARE
- 🧹BalaiCOMMUN
Personne ne pouvait dire avec certitude ou cela avait commence. Certains accusaient le fleuve, le grand Congo, qui charriait depuis des jours des choses que les pecheurs de Kinkole refusaient de remonter dans leurs filets. D'autres pointaient le marche central de Kinshasa, ou un lot de poisson sale en provenance de l'Equateur avait une couleur que personne ne connaissait et un prix si bas que tout le monde l'avait achete. Quelques-uns parlaient du corps que la MONUSCO avait retrouve dans un container a la gare de l'Est, un corps qui n'etait pas mort de la maniere dont les corps meurent habituellement. C'etait un mardi. Dix-sept heures onze. L'heure ou Kinshasa devenait Kinshasa, ou les quinze millions de Kinois se jetaient dans les memes avenues defoncees, ou le boulevard du 30 Juin se transformait en fleuve humain plus large que le fleuve Congo lui-meme.
« À la tombée de la nuit, le Stade des Martyrs brillait encore sous la pluie équatoriale, éclairant une ville où plus rien de vivant ne restait. Le boulevard du 30 Juin, désert, était jonché de taxis-bus renversés et de pagnes abandonnés. Et dans l'obscurité, elle avait faim. »
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La gare centrale de Kinshasa tomba la premiere. Pas la gare elle-meme, qui ne fonctionnait plus vraiment depuis des annees, mais le marche sauvage qui l'entourait, cet organisme vivant de vendeurs, de taxis-bus, de cambistes et de debrouillards qui constituait le vrai coeur economique de la ville. Un wewa, un porteur, s'effondra pres de l'entree est. Les autres wewas, ces hommes capables de porter un refrigerateur sur la tete a travers le trafic, penserent a la fatigue. Le premier qui l'aida perdit un morceau de joue. En sept minutes, le marche se retourna comme un gant, la foule passant de masse compacte a panique pure, les allees trop etroites pour fuir, les etals renverses formant des barrieres involontaires.
Les videos partirent sur TikTok et Facebook. Un musicien de Matonge filma depuis le balcon de son studio une foule courant sur l'avenue Kasa-Vubu. Un pasteur du quartier Bandalungwa diffusa en direct sur Facebook Live pendant onze minutes, priant en lingala devant sa camera pendant que des silhouettes passaient derriere lui. Vodacom Congo tomba a dix-huit heures deux. Airtel a dix-huit heures neuf. Orange a dix-huit heures quatorze. La SNEL avait deja coupe l'electricite a seize heures trente, comme chaque jour, et seuls les quartiers equipes de groupes electrogenes avaient encore de la lumiere. Kinshasa entrait dans l'apocalypse a moitie dans le noir, ce qui etait son etat normal.
Le President de la Republique s'exprima a dix-huit heures cinquante-trois sur la RTNC depuis le Palais de la Nation. Il lut un communique de trente secondes appelant a la serenitee. A dix-neuf heures dix-huit, le Palais etait evacue vers l'aeroport de Ndjili. A vingt heures, le Premier Ministre etait introuvable. Le gouverneur de Kinshasa ne repondit plus a partir de dix-neuf heures trente. La MONUSCO, la force des Nations Unies presente depuis vingt ans, publia un communique demandant a son personnel de rester confine. Vingt ans de presence, quatorze mille casques bleus, et le reflexe etait de rester a l'interieur.
La police nationale congolaise, equipee de matraques et de bonne volonte, tenta un barrage sur le boulevard Lumumba. Les policiers, habitues a reguler la circulation en echange de quelques billets de mille francs, se retrouverent face a ce qui ne negociait pas. Les FARDC, les forces armees, deployes depuis le camp Kokolo, arriverent en pick-up Toyota avec des mitrailleuses. Les mitrailleuses marchent bien contre les vivants. Contre les morts, elles font des trous qui ne saignent pas. Le camp Kokolo lui-meme fut submerge a vingt et une heures, parce que le camp etait en pleine ville, entoure de quartiers populaires, et que les murs d'un camp militaire congolais n'avaient pas ete entretenus depuis Mobutu.
Masina tomba en premier. Un million et demi de personnes dans des parcelles de dix metres sur dix, sans eau courante, sans electricite permanente, sans egouts, avec des rues qui n'etaient que des espaces entre les maisons, trop etroites pour les voitures, parfaites pour ce qui marchait. Masina, ou les familles de quinze vivaient dans deux pieces, ou la cour commune etait l'extension de chaque foyer, ou tout etait partage: l'eau, la nourriture, la contagion. Les chefs de quartier, ces figures locales qui reglaient les disputes et collectaient les cotisations, organiserent une defense de rue en rue. Les jeunes de Masina, les memes qui jouaient au football pieds nus dans les rues le dimanche, se battirent avec des machettes et des briques. Ils tinrent le rond-point de Masina pendant deux heures. Deux heures, c'est une eternite a Kinshasa.
Matonge, le quartier de la musique et de la nuit, le berceau du ndombolo, tomba en dansant presque. Les bars de l'avenue Kasa-Vubu crachaient encore du Fally Ipupa a plein volume quand les premiers morts arriverent par la rue Bokassa. Les filles en wax et talons hauts, les sapeurs en costume Versace, les musiciens qui allaient commencer le concert de vingt et une heures au Village Elzia, tous furent rattrapes par la meme fin democratique. Bandal suivit, puis Lemba, puis Limete, chaque quartier se vidant de ses vivants et se remplissant de ses morts.
La Gombe, le quartier administratif et diplomatique, tint plus longtemps mais pas pour les bonnes raisons. Les murs des ambassades etaient epais. Les generateurs des hotels de luxe fonctionnaient. Le Grand Hotel Kinshasa ferma ses portes et ses huit cents clients decouvrirent le minibar le plus cher du monde. Mais la Gombe etait une ile entouree de quinze millions de personnes, et les iles finissent toujours par etre submergees.
Les eglises de reveil, les milliers de petites eglises evangeliques qui occupaient chaque garage, chaque hangar, chaque salon de Kinshasa, se remplirent. Les pasteurs prierent. Les fideles chanterent. A Ndjili, l'eglise du pasteur Mukungubila accueillit deux mille personnes. A Ngiri-Ngiri, une eglise kimbanguiste devint un refuge pour tout le bloc. La cathedrale Notre-Dame du Congo, face au fleuve, ouvrit ses portes massives. Les prieres en lingala, en kikongo, en swahili, monterent vers un ciel qui ne repondit pas. Les eglises devinrent ce qu'elles avaient toujours ete a Kinshasa: le dernier recours quand tout le reste avait echoue. Ce soir, meme le dernier recours echoua.
Le stade des Martyrs, quatre-vingts mille places, devint le plus grand refuge de Kinshasa. Les grilles furent ouvertes par un gardien qui fut le premier a entrer et le dernier a comprendre que ce qui le suivait n'etait pas d'autres refugies. La pelouse se remplit. Les gradins se remplirent. Le stade ou les Leopards avaient fait vibrer tout un pays, ou Papa Wemba avait chante devant cent mille personnes, accueillit ce soir sa derniere foule.
A minuit, le fleuve Congo continuait de couler. De l'autre cote, les lumieres de Brazzaville etaient encore visibles. Sur la rive de Kinshasa, les pecheurs de Kinkole avaient pousse leurs pirogues au large et flottaient dans le noir, regardant leur ville mourir depuis l'eau noire. Le monument de Lumumba, le poing leve, se dressait encore sur le boulevard qui portait son nom.
Kinshasa. Kin la Belle. Kin la Poubelle. La ville qui riait de tout parce que sinon il aurait fallu pleurer. La ville qui dansait dans les coupures de courant, qui chantait dans les embouteillages, qui inventait un nouveau mot chaque jour pour decrire sa propre absurdite. Ce soir, Kinshasa manqua de mots pour la premiere fois.
Quinze millions de bouches. Ouvertes. Pour mordre.