Armes
- ⚔️TronçonneuseLÉG.
- ⚾Batte cloutéeRARE
- 🧹BalaiCOMMUN
Personne ne pouvait dire avec certitude ou cela avait commence. Certains accusaient le Chari, le fleuve qui separait N'Djamena de Kousseri au Cameroun, et qui charriait depuis des jours des carcasses animales gonflees que les enfants du quartier de Walia poussaient avec des batons sans comprendre pourquoi les carcasses bougeaient encore. D'autres pointaient le marche a betail de Farcha, ou un troupeau venu du Lac Tchad avait ete vendu en urgence par des eleveurs qui ne voulaient pas dire d'ou ils venaient ni ce qui les avait fait fuir. Quelques-uns parlaient du camp de deplaces d'Ati, au sud-est, dont les ONG avaient perdu le contact depuis lundi. C'etait un mardi. Dix-sept heures quatorze. L'heure ou le Grand Marche de N'Djamena fermait ses grilles, ou les minibus se chargeaient au carrefour de Dembé, ou la chaleur de quarante-huit degres commencait a descendre d'un degre.
« À la tombée de la nuit, la Grande Mosquée brillait encore au-dessus du Chari, éclairant une ville où plus rien de vivant ne restait. L'avenue Charles de Gaulle, déserte, était jonchée de Clandos renversés et de turbans abandonnés. Et dans l'obscurité, elle avait faim. »
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Le Grand Marche de N'Djamena, ce batiment de beton dans le quartier central, fut le premier. Un boucher s'ecroula entre les carcasses de moutons suspendues dans la section viande. Le sang par terre, c'etait normal. Les mouches, c'etait normal. Le boucher qui se relevait avec un morceau de joue en moins et les yeux d'un animal, ca ne l'etait pas. Les apprentis bouchers, armes de leurs couteaux, furent les premiers a se defendre et les premiers a tomber. Le sang des vivants se melangea au sang des betes sur le sol de beton, et les mouches, elles, ne faisaient pas la difference.
Les vocaux partirent en arabe tchadien sur WhatsApp. Un chauffeur de clando envoya un message tremblant a son frere a Moundou. Un militaire en permission filma depuis le toit de l'Hotel du Chari dix secondes de mouvement de foule pres du marche. Tigo Tchad tomba a dix-sept heures cinquante-cinq. Airtel a dix-huit heures. La SNE, la societe d'electricite, avait coupe N'Djamena a quinze heures. A N'Djamena, le courant etait un evenement. L'absence de courant etait la norme. L'apocalypse commenca donc dans la norme.
Le President de la Transition parla sur Tele Tchad a dix-huit heures quarante-cinq. En uniforme militaire. Il decreta l'etat de siege. A dix-neuf heures, le Palais Rose, la presidence, etait en mode bunker. Le Tchad, pays en guerre perpetuelle, au Lac contre Boko Haram, au nord contre les rebelles libyens, a l'est contre les colonnes du Soudan, deploiait ses meilleures troupes partout sauf a N'Djamena. La capitale, protegee par la garde presidentielle et quelques unites de garnison, decouvrit qu'etre le coeur d'un pays militarise ne signifiait pas etre le coeur le mieux protege.
La garde presidentielle, les forces d'elite du regime, etablirent un perimetre autour du Palais Rose et du quartier administratif. Ce perimetre tint. Le reste de la ville fut abandonne. Les gendarmes et la police tentèrent des barrages au rond-point de Dembé et sur l'avenue Charles de Gaulle. Les barrages tinrent le temps des munitions. Le Chari, le fleuve, aurait du etre une barriere naturelle. Mais le fleuve etait bas en cette saison, et ce qui marchait dans l'eau ne se noyait pas.
Dembé tomba en premier. Le quartier commercial, le quartier des commercants arabes et des boutiquiers haoussa, ou chaque echoppe etait un conteneur reconverti, ou les ruelles etaient des canyons de tole. Les morts s'engouffrerent dans ces canyons comme le vent de sable s'engouffrait dans les memes canyons chaque harmattan. Moursal suivit, puis Diguel, puis Chagoua, les quartiers populaires du sud s'effondrant l'un dans l'autre sans que les frontieres entre eux, deja invisibles en temps normal, ne jouent le moindre role.
Farcha, le quartier au nord, celui de la brasserie et de l'hopital militaire, tint plus longtemps grace aux militaires du camp voisin. Mais Farcha etait aussi le quartier des quartiers informels, les cases en banco et en paille qui s'etendaient jusqu'aux berges du Chari, ou les familles de deplaces du Lac vivaient dans des conditions que les Nations Unies qualifiaient de catastrophiques avant meme l'arrivee des morts. Les deplaces, qui avaient fui Boko Haram, qui avaient fui les inondations, qui avaient fui la faim, n'avaient plus la force de fuir une fois de plus.
La Grande Mosquee de N'Djamena ouvrit ses portes. Les fideles se presserent dans la cour. L'imam recita des prieres en arabe. L'eglise evangelique de Moursal fit de meme. Le Tchad, moitie musulman moitie chretien, pria des deux cotes de la ville sans savoir que les deux cotes tombaient en meme temps.
A vingt-trois heures, le Chari coulait comme toujours entre N'Djamena et Kousseri. De l'autre cote, au Cameroun, les lumieres de Kousseri etaient encore visibles. La cathédrale Notre-Dame de N'Djamena, eclairee par les bougies, formait un point de lumiere jaune dans une ville noire. Le Palais Rose etait noir aussi, mais pour d'autres raisons. La chaleur n'avait pas baisse. Quarante-trois degres a minuit. Les morts ne transpiraient pas.
N'Djamena. La ville entre le sable et le fleuve. La ville qui avait survecu a Hissene Habre, a Idriss Deby, a chaque rebellion, a chaque guerre. La ville ou la survie n'etait pas un talent mais un reflexe. Ce soir, le reflexe ne suffit pas. Un million et demi de bouches. Ouvertes. Pour mordre.