Armes
- ⚔️TronçonneuseLÉG.
- ⚾Batte cloutéeRARE
- 🧹BalaiCOMMUN
Personne ne pouvait dire avec certitude ou cela avait commence. Certains accusaient le port de Bujumbura, sur la rive du lac Tanganyika, ou une cargaison de poisson seche en provenance de Kalemie, au Congo, avait degage une odeur si forte que les manutentionnaires avaient refuse de la decharger, et ou un docker curieux avait ouvert une caisse pour y trouver quelque chose qui n'etait pas du poisson. D'autres pointaient le marche central, ou un vendeur de viande de brousse proposait depuis lundi des morceaux d'un primate que les biologistes de l'Universite du Burundi auraient voulu examiner si quelqu'un les avait prevenu. Quelques-uns murmuraient a propos de la riviere Rusizi, dont l'eau charriant des corps depuis le Kivu etait devenue une habitude dont plus personne ne parlait. C'etait un mardi. Dix-sept heures seize. L'heure ou le marche central de Bujumbura vibrait de ses dernières transactions, ou les bus se chargeaient a la gare du Nord pour Kamenge et Cibitoke, ou le lac Tanganyika refletait un soleil qui refusait de se coucher.
« À la tombée de la nuit, le Musée Vivant brillait encore au bord du Tanganyika, éclairant une ville où plus rien de vivant ne restait. Le boulevard de l'Uprona, désert, était jonché de bus renversés et de sandales abandonnées. Et dans l'obscurité, elle avait faim. »
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La gare routiere du Nord, carrefour entre les quartiers populaires du nord et le centre-ville, craqua en premier. Un conducteur de bus s'effondra sur le volant, bloquant la sortie principale. Les passagers tenterent de le ranimer. Le premier a le toucher perdit trois doigts et la moitie de sa comprehension du monde. En cinq minutes, le chaos avait atteint le rond-point de l'Independance. Les policiers du commissariat de Bwiza, a deux cents metres, crurent a une bagarre de gare, les bagarres de gare etant un mardi normal a Bujumbura.
Les videos partirent sur WhatsApp en kirundi et en francais. Un etudiant de l'Universite de Bujumbura filma depuis le haut de la colline de Rohero ce qui ressemblait a une emeute pres du marche central. Un pecheur sur le lac envoya un vocal decrivant des flammes dans le quartier de Buyenzi. Lumitel tomba a dix-sept heures cinquante-neuf. Econet a dix-huit heures trois. La Regideso, qui fournissait l'electricite comme elle le pouvait, avait deja coupe le centre-ville a seize heures pour economiser ce qu'il restait de la production du barrage de Mugere, qui fonctionnait a trente pour cent de sa capacite depuis la saison seche.
Le President de la Republique parla sur la RTNB a dix-huit heures cinquante. Il porta son echarpe presidentielle. Il parla d'unite nationale et de resilience. A dix-neuf heures vingt, le palais de la Presidence a Gitega, la nouvelle capitale administrative a soixante-dix kilometres, confirma que le president n'avait jamais ete a Bujumbura. La capitale economique etait seule. L'armee, deja deployee aux frontieres congolaises et dans les provinces agitees, n'avait a Bujumbura que la garde presidentielle et quelques unites de gendarmerie.
Les FDN, les forces de defense nationale, tenterent un barrage au rond-point du 1er Novembre. Les gendarmes tinrent vingt minutes. Bujumbura, coincee entre le lac et les collines, n'avait que quelques axes principaux, mais chaque axe etait borde de quartiers si denses que les flancs etaient impossibles a proteger. Les morts arriverent par les venelles de Bwiza, par les ruelles de Buyenzi, par les passages que seuls les residents connaissaient, ces memes passages utilises pendant les crises de 2015 pour echapper aux Imbonerakure.
Kamenge tomba en premier. Le quartier populaire du nord, le bastion historique des crises burundaises, le quartier qui portait encore les cicatrices de chaque conflit depuis l'independance. Les jeunes de Kamenge, organises en comites de colline, dresserent des barricades avec les memes techniques qu'ils avaient utilisees en 2015 contre les forces de securite. Les barricades de pneus et de pierres, les sentinelles aux carrefours, les sifflets d'alerte, tout le repertoire de la resistance burundaise fut deploye. Contre des hommes armes, cela avait fonctionne. Contre ce qui n'etait plus des hommes, cela ralentit sans arreter.
Bwiza, Buyenzi, Jabe, les quartiers centraux tomberent dans un enchevetrement de murs et de cris. Les families, quatre generations sous le meme toit, se barricaderent. Les peres aux portes. Les meres avec les enfants dans les chambres. Les grands-parents priant en kirundi. La solidarite familiale burundaise, cette structure qui avait survecu aux guerres civiles, aux massacres, aux crises, tint jusqu'a ce qu'une seule morsure transforme le protecteur en menace.
La cathedrale Regina Mundi, la plus grande eglise de Bujumbura, ouvrit ses portes de bois sculpte. Mille cinq cents personnes entrerent. La chorale commenca a chanter en kirundi, des hymnes que des generations avaient chantes dans les memes murs. Le lac Tanganyika, le deuxième plus profond du monde, offrait une sortie theorique. Les pecheurs de Bujumbura sortirent leurs pirogues. Certaines atteignirent la cote congolaise a Uvira. D'autres chavirent. Le lac, si profond qu'on n'en voyait jamais le fond, avala les uns et sauva les autres sans logique apparente.
A vingt-trois heures, le monument de l'Unite nationale, cette stele au bord du lac, se dressait dans le noir. Le lac Tanganyika s'etendait comme une mer interieure, lisse et noire, reflétant les etoiles. Les collines autour de Bujumbura, ces collines qui avaient ete le refuge de chaque generation en temps de crise, etaient silencieuses.
Bujumbura. La ville du lac. La ville qui avait survecu a tout ce qu'un pays peut subir et qui continuait, chaque matin, a ouvrir ses marches et a pousser ses pirogues dans l'eau. Un million de bouches. Ouvertes. Pour mordre.