Armes
- ⚔️TronçonneuseLÉG.
- ⚾Batte cloutéeRARE
- 🧹BalaiCOMMUN
Personne ne pouvait dire avec certitude ou cela avait commence. Certains accusaient le port de Doraleh, le plus moderne d'Afrique de l'Est, ou un conteneur militaire sans marquage, coincé entre les bases francaise, americaine, chinoise et japonaise qui entouraient Djibouti comme des vautours autour d'un point d'eau, avait ete ouvert par un douanier qui n'avait pas le bon grade pour l'ouvrir et qui n'eut jamais l'occasion de le refermer. D'autres pointaient le marche central, ou un lot de qat en provenance de Dire Dawa en Ethiopie avait un aspect noiratre inhabituel, et ou les macheurs reguliers s'etaient plaints de vertiges avant de se plaindre de rien du tout. Quelques-uns parlaient du lac Assal, le point le plus bas d'Afrique, ou la croute de sel avait craque la semaine precedente et ou quelque chose etait sorti de dessous. C'etait un mardi. Dix-sept heures vingt. L'heure ou les seances de qat de l'apres-midi touchaient a leur fin, ou les rues de Djibouti-ville s'animaient apres la torpeur caniculaire, ou la temperature descendait enfin sous les quarante-cinq degres.
« À la tombée de la nuit, le Palais du Peuple brillait encore au-dessus de Héron, éclairant une ville où plus rien de vivant ne restait. L'avenue Georges-Pompidou, déserte, était jonchée de minibus renversés et de sandales abandonnées. Et dans l'obscurité, elle avait faim. »
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Le marche central de Djibouti, dans le quartier du Marabout, fut le premier. Un vendeur de qat s'ecroula dans sa boutique a dix-sept heures vingt-deux. Ses clients, encore assis sur les coussins de la seance de l'apres-midi, les joues gonflees de feuilles vertes, le regarderent tomber avec l'indolence du qat. Quand il se releva et mordit le client le plus proche, les autres mirent trois secondes a reagir. Trois secondes de trop. Le marche du Marabout, compact, bruyant, serre entre des murs de beton et des baches de plastique, devint un piege pour les centaines de vendeurs et de clients de fin d'apres-midi.
Les videos partirent sur TikTok, filmees par les soldats des bases etrangeres qui avaient des connexions satellitaires que le reseau local n'atteignait pas. Un marin francais de la base du Heron posta huit secondes de fumee montant du centre-ville. Un GI americain de Camp Lemonnier filma le trafic bloque sur la PK-20 avec un commentaire que le Pentagone ferait retirer trois heures plus tard. Djibouti Telecom tomba a dix-huit heures. La chaleur, qui faisait regulierement surchauffer les serveurs, fut officiellement blamee. L'EDD, la compagnie d'electricite, tenait encore, mais le reseau etait fragile comme un fil de sucre dans le four du desert.
Le President de la Republique parla a la RTD a dix-huit heures quarante-huit. En costume clair. Il mentionna un incident securitaire. Il demanda aux citoyens de rester chez eux. A dix-neuf heures quinze, le Palais de la Republique etait boucle. Les forces francaises de la base du Heron se confinerent. Les Americains de Camp Lemonnier passerent en FPCON Delta. Les Chinois de la base de Doraleh fermerent leurs portes blindees. Les Japonais firent de meme. Djibouti, cette ville ou quatre armees etrangeres etaient stationnees, decouvrit que les bases militaires protégeaient les bases militaires, pas la ville autour.
Les Forces Armees Djiboutiennes, petites, professionnelles, habituees aux operations de securisation du port et des frontieres, deploierent ce qu'elles avaient. Les blindes legers prirent position sur la place Mahmoud Harbi. La police tenta de boucler le quartier du Marabout. Mais Djibouti-ville est une presqu'ile de corail, un plateau calcaire serre entre le port et l'ocean, et les quartiers sont si proches les uns des autres que boucler l'un revient a condamner l'autre.
Le quartier 7, le plus pauvre, le plus dense, celui ou les families somali et afar vivaient dans des logements qui avaient ete temporaires il y a quarante ans et qui etaient devenus permanents par oubli, tomba en vingt minutes. La chaleur avait force tout le monde dehors, sur les trottoirs, sur les nattes devant les portes, dans les rues ou la brise marine de dix-huit heures apportait un soulagement d'un demi-degre. Etre dehors, c'etait etre expose. Balbala suivit, l'immense banlieue qui s'etendait vers le desert, ou vivait la majorite de la population de Djibouti, dans des quartiers informels sans eau courante, sans electricite reguliere, sans rien de ce que la ville-vitrine du centre proposait aux expatries et aux diplomates.
Les mosquees se remplirent. La mosquee Hamoudi, la plus ancienne de la ville, au coeur du quartier europeen, accueillit des centaines de fideles. L'imam appela a Isha dans la chaleur tombante. Les prieres en arabe et en somali monterent dans l'air sec. Les murs de la vieille mosquee, construits a l'epoque ottomane, etaient epais. Ils tinrent. Mais les fenetres etaient des arches ouvertes sur la nuit, parce qu'a Djibouti, on ne ferme pas les fenetres, sinon on meurt de chaleur avant que quoi que ce soit d'autre ne vous tue.
A vingt-trois heures, le port de Doraleh etait eclaire comme un stade de football, les projecteurs des terminaux alimentes par des generateurs surdimensionnes. Les navires de guerre dans la rade, francais, americains, chinois, avaient allume leurs projecteurs et observaient. Camp Lemonnier avait boucle ses acces. La base chinoise avait deploye des drones. Les Francais avaient evacue leurs ressortissants par helico vers le Heron. Djibouti, ce point strategique pour lequel les puissances mondiales se battaient, regardait ces memes puissances la regarder mourir depuis leurs murs de beton.
Djibouti. Le caillou. Le point de passage entre la mer Rouge et l'ocean Indien. La ville ou les empires achetaient le droit d'exister. Un million de bouches. Ouvertes. Pour mordre.